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Chaque mois, le KOllectif 7 janvier vous proposera désormais d'analyser les propos d'un psychanalyste. "Lacânerie du mois" sera sélectionnée selon des caractères délirant et/ou antiscientifique face auxquels il convient de cultiver son esprit critique.

esthela solano suarezLa fin du mois de mai fut récemment marquée par la révélation d'une séquence inédite du documentaire Le Mur dans laquelle Esthela Solano-Suarez accuse clairement et sans détours les mères de l'autisme de leur enfant.

C'est donc sans grande hésitation que le KOllectif 7 janvier décerne Lacânerie du mois à cette psychanalyste de l'école de la cause freudienne.

Lacânerie

Ceux qui souhaitent écouter la séquence dans son intégralité pourront consulter l'article d'Estelle Saget sur l'Express. Nous vous en proposons les principaux extraits :

"Esthela Solano-Suarez: Sur ce point [NDLR: la responsabilité de la mère dans l'autisme de son enfant], il faut faire attention parce qu'au lieu de rendre service à la psychanalyse, on donne des arguments pour se faire attaquer. 

Sophie Robert: Vous pensez qu'il y a un trouble de la relation maternelle quand même à la base?  

ES: Mais oui, mais oui... 

SR: Mais comment est-ce qu'on peut expliquer que cette "non rencontre" puisse produire de l'autisme? 

ES: C'est comme un laisser tomber profond, irrémédiable, qui se produit dès le début. 

SR: La mère a laissé tomber l'enfant? 

ES: Un laissé tomber, quelque chose qui fait faillite au niveau de l'amour. 

SR: Au niveau de l'amour? 

ES: Au niveau de l'amour. [...] 

SR: Il n'y a pas des mères d'enfants autistes qui aiment sincèrement leur enfant? 

ES: Elles vont vous dire qu'elles adorent leurs enfants, mais vous pouvez vous apercevoir que l'enfant est en train de vous exprimer quelque chose et qu'elle est absolument absente, qu'elle n'entend pas... L'autisme de l'enfant, c'est une conséquence d'un certain autisme de la mère à l'égard de l'enfant. Je vais vous dire une chose, j'ai reçu une petite fille autiste, elle avait 9 ans, elle parlait pas, elle faisait des bruits horribles, des hurlements, aucune parole, aucune, et au bout d'un an, un an et demi de traitement, elle est au seuil de la porte, elle va partir avec sa maman, et alors elle se retourne, la petite fille, vers moi, elle me fait un geste et me dit 'au revoir Madame'. C'était un miracle. C'était la première parole de sa vie! La mère m'a dit 'vous avez entendu au revoir? PAS MOI!' Là il y a quand même quelque chose d'extraordinaire. 

SR: Elle était peut être jalouse? 

ES: Oui, oui, mais j'ai constaté aussi, mais je pourrai pas le dire devant la caméra, que lorsque les enfants commencent à parler, commencent à s'humaniser, c'est à ce moment là que les mères disent que ça va pas, que leur enfant devient insupportable, et qu'elles arrêtent. Il y a quelque chose d'insupportable du désir et de la demande de l'enfant. Elles peuvent supporter un enfant qui hurle toute la journée. On n'entend pas, on fait comme si on n'entendait pas. Et elles ne supportent pas un enfant qui dit 'je veux pas' ou 'je veux', c'est-à-dire un enfant qui se détermine comme étant un sujet en dehors d'elles. Différent d'elle-même. [...] 

SR: Et le père il ne peut pas aider? 

ES: Il y a des pères qui peuvent suppléer les carences maternelles, oui. C'est possible que ce soit le père qui assume la fonction de l'amour, la fonction du don, cette fonction essentielle, oui. C'est possible. [...] 

SR: C'est l'amour de la mère qui rend humain? 

ES: Mais oui, évidemment, mais oui. Mais quand on n'a pas reçu d'amour, on ne peut pas en donner."

 

Les mères sont pourtant acquittées

Depuis des décennies et par delà les discours de façade, la plupart des psychanalystes refusent d'abandonner l'idée d'une "toxicité maternelle" causale dans la survenue de l'autisme. Ceux qui se positionnent publiquement comme les garants d'une "écoute" et d'un "humanisme" en péril ne parviennent toujours pas à entendre les mères ("Elles vont vous dire qu'elles adorent leurs enfants, mais…") ni les progrès de la science qui, malgré leurs limites, ont permis depuis longtemps d'acquitter les mères (Autisme : les "délires scientifiques" des psychanalystes par Brigitte Axelrad, SPS n° 299, janvier 2012 ; "Autisme : la maman est acquittée..." par Gilbert Lelord, SPS n° 300, avril 2012).

Il est à noter que ces propos abominables et insultants n'ont à ce jour encore été condamnés publiquement par aucun psychanalyste.

 

Sophie Robert ne l'est toujours pas

En revanche, Sophie Robert, la réalisatrice du documentaire a été condamnée par la justice à la demande d'Esthela Solano-Suarez (et de deux autres membres de l'école de la cause freudienne), ceci pour avoir dénaturé le sens de ses propos et porté atteinte à sa réputation de psychanalyste. Pour mémoire, voici un extrait du jugement :

L'examen comparé du film et des rushes versés aux débats révèle par ailleurs que plusieurs des extraits de l'interview de Mme SOLANO-SUAREZ ont été sortis de leur contexte, ou figurent en réponse à des questions différentes de celles effectivement posées initialement par Mme ROBERT.

En effet dans le film à la question de Mme ROBERT (DVD 1ère partie 15:46) "Le psychisme il n'évolue pas indépendamment du cerveau, il ne se promène pas tout seul dans le vide. Si on a d'un coté un enfant qui a un cerveau normal qui fonctionne bien et de l'autre coté un enfant autiste par exemple dont le cerveau qui ne fonctionne pas bien, est-ce que ça ne fait pas une différence fondamentale dans sa capacité à communiquer avec le monde extérieur ?" est donné la réponse suivante par Mme SOLANO-SUAREZ : "Cette façon de concevoir la causalité de l'autisme est très réductrice. Ce que nous pouvons constater lorsque nous nous occupons des enfants autistes, c'est précisément que les enfants autistes sont malades du langage, que l'autisme est une façon de se défendre de la langue" (DVD 16:34).

Cependant dans l'interview intégrale, cette réponse faisait suite à la question de Mme ROBERT est : "je voulais savoir si la découverte des causes génétiques de l'autisme et des lésions neurologiques a pu modifier votre approche sur l'autisme en tant que psychanalyste" (TCR 18:06:17) et la réponse de Mme SOLANO-SUAREZ à la question initiale n'apparaît pas dans le film.

De la même manière, Mme ROBERT a fait figurer les propos suivants de Mme SOLANO-SUAREZ : "lorsqu'on reçoit un enfant autiste on pratique une psychanalyse qui est une pure invention. C'est à dire qu'on se trouve en face d'un sujet qui la plupart du temps ne dispose pas du langage" (DVD 3ème partie 02:31) en réponse à la question "en quoi consiste le traitement psychanalytique des enfants autistes ?" alors que dans l'interview initiale, la question posée était "en quoi la psychanalyse éclaire votre regard sur l'autisme par exemple, sur la génèse des troubles autistiques ?" (TCR 17:20:12).

En outre, dans le film, après un commentaire en voix off : "pour les psychanalystes, le père est lui aussi coupable, coupable d'être absent ou transparent, coupable d'être soumis à sa femme, coupable d'avoir été incapable de s'interposer entre l'enfant et l'ogre maternel" (DVD 2ème partie 15:40), vient une question de Mme ROBERT "si l'enfant ne parle pas c'est que la mère déconsidère la parole du père ?" (DVD 2ème partie 16:40) suivie des interventions de Mme LOISON puis de Mme SOLANO-SUAREZ (DVD 2ème partie 16:48) "mais fondamentalement la fonction du père c'est une fonction symbolique et des fois le père réel ne porte pas cette fonction symbolique il peut être absolument adorable et gentil et néanmoins l'enfant se trouve confronté à une carence symbolique du coté de la fonction paternelle".

Ici encore, les propos de la demanderesse venaient en réponse à une question différente de Mme ROBERT dans l'interview intégrale : "il y a des familles où il y a un enfant autiste et puis d'autres enfants qui sont parfaitement normaux. D'ailleurs la plupart des familles c'est comme ça, on n'a pas toute une fratrie d'autistes. Comment expliquer qu'une mère n'ait pas eu le mode d'emploi dans un cas et ait eu le mode d'emploi dans les autres ?" (TCR 17:44:22) ; Par ailleurs, à certains moments, les extraits des propos de Mme SOLANO-SUAREZ sont excessivement brefs et séparés du contexte explicatif de l'interview, ainsi particulièrement dans le film, le réponse de Mme SOLANO-SUAREZ à la question de la réalisatrice "pourquoi est-ce que c'est pas une fonction maternelle, pourquoi est-ce que c'est pas une symbolique maternelle, pourquoi lui donner un sexe ?" est "la loi de la mère c'est une loi du caprice" (DVD 2ème partie 18:06) ; cette formulation apparaît peu compréhensible, en l'absence de la suite de l'énoncé de la demanderesse qui explicite son propos (TCR 17:49:41).

Il en est de même s'agissant de l'extrait suivant, dans le film : "aucune volonté de maitrise, aucune volonté éducative, aucune imposition de quoi que ce soit" (DVD 3ème partie) qui a été sorti de son contexte et séparé notamment de la phrase précédente de Mme SOLANO-SUAREZ : "quelle est la position de l'analyste ? C'est une position qui est très difficile à tenir ; une position qui comporte un respect absolu de l'enfant" (TCR 17:22:30), de sorte que le propos devient équivoque ;

Il apparaît dans ces circonstances que c'est à bon droit que Mme SOLANO-SUAREZ fait valoir qu'en procédant de la sorte dans le montage des extraits de son interview, Mme ROBERT a dénaturé le sens de ses propos, pour les mêmes raisons que celles retenues concernant M. STEVENS.

Il est à noter que l'extrait inédit n'est nullement mentionné dans ce jugement alors que la justice était en sa possession. La fameuse "dénaturation" des propos d'Esthela Solano-Suarez, ainsi que l'atteinte à son image et sa réputation ne semblait déjà pas flagrante à la lecture de ce document. Désormais, il apparaît clairement que Sophie Robert a plutôt modéré les propos de la psychanalyste. L'avenir nous dira s'il en est de même pour les autres…

 

Mensonge Lacanien ?

Pour mémoire, Esthela Solano-Suarez était interrogé en mars dernier par Jean-François Marmion sur Le Cercle Psy. Elle déclarait notamment :

"Mes énoncés ont été découpés de mon énonciation, qui n’y était plus. Tout ça pour véhiculer la thèse selon laquelle les psychanalystes culpabilisent les mères, rendent les parents responsables de la maladie de leurs enfants. Alors qu’à aucun moment, lors de l’entretien, je n’ai formulé une telle bêtise. Au contraire, à chaque fois que la réalisatrice voulait m’emmener sur le terrain, du genre : « Et la dépression maternelle, cause de… », ou « l’enfant-phallus de la mère… », je donnais une réponse démontrant qu’on ne pouvait pas se contenter de telles simplifications. Je ne vois pas comment j’aurais pu contribuer à culpabiliser les parents alors que ma pratique s’inscrit tout à fait à contre-courant de cette psychologie de base.

[…]

Selon moi, si un enfant a des problèmes, des symptômes, une maladie, quels qu’ils soient, il serait absurde mais aussi pas éthique de la part des psychanalystes de croire, ou de penser, que c’est la faute des parents.

[…]

J’ai du mal à penser que des psychanalystes dignes de ce nom soient dans une logique de culpabilisation des parents."