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Jacques Van RillaerElisabeth RoudinescoCette courte autobiographie d'Élisabeth Roudinesco a été publiée en 2006 à l'occasion de la sortie du Livre noir de la psychanalyse dans la revue de son ami Bernard-Henri Levy (La Règle du jeu). Le KOllectif 7 janvier ne saurait vous l'offrir sans y ajouter les commentaires toujours aussi éclairants du Professeur Jacques Van Rillaer. Vous remarquerez encore à quel point le discours de la grande ambassadrice française de la psychanalyse s'articule autour de la haine, une haine aussi 'fascinante" que "fascisante" et omniprésente face à laquelle la psychanalyse se doit de résister. N'est-ce pas?

 

 

Extrait de : La Règle du jeu, 2006, n° 30, pp. 272 à 275

ÉLISABETH ROUDINESCO

Directrice de recherches au département d'histoire de l’université de Paris-VII

Désir d’un au-delà du moi

La psychanalyse, je l'ai croisée très tôt dans mon enfance, comme la médecine, puisque ma mère, Jenny Aubry, pédiatre et médecin des hôpitaux, fut une pionnière et qu'elle s'occupait d'enfants abandonnés, d'enfants autistes, d'enfants dans la misère, d'enfants qui ne me ressemblaient pas mais pour lesquels j’éprouvais forcément à la fois de la défiance et de la compassion. Elle venait d'une famille de la haute bourgeoisie juive et protestante, une famille apparemment normale et cultivant la normalité au point d'être ravagée, à chaque génération, par la folie, la mélancolie, la névrose, le suicide.

Ma mère avait la passion des enfants et de la psychanalyse, elle aimait Anna Freud et John Bowlby, Londres et New York. Elle fut l’amie de Jacques Lacan. Né à Bucarest au XIXe siècle, mon père avait la psychanalyse en horreur. Il ne voyageait qu'en Europe et en “chemin de fer”, préférait le monde latin au monde anglophone, et était passionnément attaché, en tant que juif des Lumières, à l’assimilationnisme français. Il était bonapartiste, gaulliste et amoureux de la religion catholique, dans laquelle je fus élevée. Il regardait Freud comme un obsédé sexuel.

Quand ma mère, après vingt-cinq ans de mariage et de pédiatrie, décida, vers 1945, juste après ma naissance, de s'orienter vers la psychanalyse, il considéra que Freud était le responsable de son malheur : ce Viennois inventeur de cochonneries lui avait enlevé, disait-il, sa femme et sa plus brillante élève. La psychanalyse fut donc, pour mon plus grand bonheur, la cause du divorce de mes parents, la cause pour laquelle ma mère délaissa le savoir médical dont elle était l’héritière, sans pour  autant renier la puissance d'un regard clinique que lui avait transmis mon père, dont je porte le nom.

Ma mère était progressiste et mon père, conservateur, mais tous étaient républicains, laïques, athées et résistants de la première heure. Grâce Freud, j'ai vécu dans une famille recomposée, à une époque où cela faisait d'autant plus scandale que mon père aurait pu être mon grand-père et que ma mère eut l'audace, à l'âge de cinquante ans, de se remarier avec un homme un peu plus jeune qu'elle.

Un enfant de médecin connaît intuitivement l'univers de la maladie. Pour peu que ses parents exercent leur art en privé, il en perçoit très tôt les stigmates dans les regards angoissés des patients en attente d'un verdict. Si, par hasard, il a la chance d'avoir eu pour parent un praticien doté d'un véritable génie du diagnostic — c'était le cas de mon père — et si, par hasard, un jour, il découvre, de la façon la plus intime, qu'il est habité lui-même par quelque chose d'indéfinissable qui lui permet de voir ce que d'autres ne voient pas — c'est-à-dire d'identifier immédiatement les symptômes d’une pathologie —, en bref, s'il a hérité de ce fameux regard clinique dont parlait si bien Flaubert en évoquant le souvenir de son père, il est peut-être préférable qu'il exerce ses talents en dehors de la médecine, quitte à se passionner pour son histoire.

Il pourra aussi transférer la puissance de ce regard vers d'autres objets : la littérature, les arts, la philosophie, la science. Car, s'il devient médecin sans avoir analysé en profondeur la cause de son désir, il lui sera difficile de ne pas être, du même coup, dans la position d’un patient prenant plaisir, soit à être malade, pour défier sans cesse la limite d'un regard qui décide du passage de la vie la mort, soit à être terrifié par la maladie, au point de ne plus pouvoir exercer son art.

Comme les enfants de médecins, les enfants de psychanalystes sont autant les dépositaires d'une clinique qui a bouleversé leur vie que les témoins d'une pratique dont ils conservent, au fil des âges, la trace indélébile.

Certains d'entre eux, comme d'ailleurs certains enfants de psychiatres, sont devenus fous. Plusieurs ont haï la psychanalyse pour avoir été les cobayes de parents qui voulurent les éduquer, “freudiennement”. D'autres encore ont éprouvé le besoin, au cours de leur histoire, d'avoir recours à une cure pour se “désanalyser”, soit parce qu'ils avaient été analysés dans leur petite enfance, par un proche de leur parent analyste, soit pour rechercher, à travers une nouvelle expérience, un moyen d'échapper à l'emprise interprétative d'une discipline vécue comme la simple expression d'une scène de famille. Pour ma part, j'ai choisi l'histoire sans renoncer à la psychanalyse.

“Je suis historien, disait Pierre Chaunu, parce que je suis le fils de la morte et que le mystère du temps me hante depuis l’enfance. Aussi loin que remontent mes souvenirs, je me retrouve fasciné par la mémoire.”

Je ne suis pas fille de la morte, mais fille de la psychanalyse. Je ne suis pas hantée par le mystère du temps, mais par celui de l'exil et de l'archive. Le passage à l'identité d'historien est désir d'un au-delà du moi, d'une remontée vers l'origine portant la trace d'un devenir d'une histoire de famille.

Ce que j'aime dans la psychanalyse, c'est donc son histoire, ses acteurs, ses concepts, ses passions, ses drames, son romantisme, ses personnages. En bref, son mouvement et le mouvement de son histoire, ses querelles interminables, sa visée internationaliste et le désir qu'ont eu ses inventeurs, les premiers Viennois, juifs de la Haskala, de changer le monde en changeant le regard que le monde portait sur lui-même. Ce que j'aime dans la psychanalyse, c'est sa quête d'une exploration lumineuse et rationnelle de la partie la plus obscure de l'homme. Ce que j'aime en elle, c'est aussi son histoire non écrite, fragile et inaccessible, son histoire orale, l'histoire de ses praticiens anonymes qui ont consacré leur vie à soulager la souffrance de patients tout aussi anonymes, et dont on voudrait saisir le témoignage sans la médiation de l'écriture des cas.

Enfin, ce qui me fascine en elle, c'est la haine qu'elle suscite depuis ses origines — science juive, science des choses obscènes, science bourgeoise, fausse science, mystification, etc. —, et ceci indépendamment de la détestation légitime que l'on peut éprouver pour certains de ses représentants, qui ont collaboré avec le nazisme ou les dictatures. Science de l'intime et de l'hétérogène, médecine de l’âme ou théorie de l'inconscient, la psychanalyse dérange les savoirs institués, gêne les hommes de science qui ne savent que faire de sa manière de lier les mythes à l'observation clinique ou de sexualiser le désir hors de l’anatomie. Sans doute est-elle haïe aussi parce que Freud a su mettre en évidence, mieux que quiconque, combien la haine est première dans l'histoire des hommes et combien le désir de mort précède l'amour. Ayant acquis cette certitude, il lui a alors assigné la lourde tâche d’être une avancée de la civilisation contre la barbarie.

Une chose est certaine en tout cas : elle a toujours été, en tant que telle, en opposition, non seulement avec le fascisme politique mais aussi avec tous les petits fascismes ordinaires des sociétés démocratiques, c'est-à-dire avec les multiples procédures de surveillance, d'enfermement et de biologisation de la psyché. Détestée, déniée, insultée, elle continue donc à hanter notre culture. Et si certains de ses partisans contribuent à la détruire de l'intérieur à force de repli interprétatif, ses ennemis ne cesseront jamais de lui faire la guerre. “Comme cet homme [Hitler] doit haïr la psychanalyse, disait Thomas Mann, en 1938. Je soupçonne en secret que la fureur avec laquelle il marcha contre certaine capitale s'adressait au fond au vieil analyste installé là-bas, son ennemi véritable et essentiel, le philosophe qui démasqua la névrose, le grand désillusionneur, celui qui sait à quoi s'en tenir et en sait long sur le génie.”

 

 

Commentaires de Jacques Van Rillaer

Professeur de psychologie émérite à l’université de Louvain

 

1) Élisabeth Roudinesco vient d’une famille perturbée.

Elle écrit que la famille de sa mère était « ravagée, à chaque génération, par la folie, la mélancolie, la névrose, le suicide ».

Son père, « Juif des Lumières », « avait la psychanalyse en horreur ». Cette haine fut telle qu’elle conduisit au divorce de ses parents, divorce qu’Élisabeth considère un « grand bonheur » (sic).

D’autre part, Roudinesco reconnaît qu’une éducation freudienne, comme celle qu’elle a reçue, n’est pas sans dangers. Elle écrit que des enfants de psychanalystes sont devenus fous et que d’autres éprouvent de la haine pour la psychanalyse. A-t-elle pu échapper à cet univers, dont l’enquête de Marion Mari-Bouzid[1] a confirmé le caractère pathogène ? Peut-elle en parler objectivement ?

Ne concluons pas trop vite. Naître dans une famille ravagée par la folie ou la névrose n’implique pas que l’on soit névrosé(e) ni que ce que l’on écrit soit faux. L’environnement de l’enfance d’une personne permet souvent de comprendre la genèse de certaines de ses idées, mais non d’évaluer leur degré de scientificité.

Freud a eu la sagesse d'écrire (une seule fois, me semble-t-il) que « la détermination psychologique d’une doctrine n’exclut en rien son exactitude scientifique[2] ». Hélas, lui-même et ses disciples ont continuellement bafoué ce principe épistémologique élémentaire, jusqu'à nos jours. Les réactions à la parution des Impostures intellectuelles, de Sokal et Bricmont, en ont fourni des exemples typiques. Ainsi Philippe Sollers, dans une interview du Nouvel Observateur intitulée « Réponse aux imbéciles », « argumentait » : « Leurs vies privées méritent l'enquête : Qu'est-ce qu'ils aiment ? Quelles reproductions ont-ils sur leurs murs ? Comment est leur femme ? Comment toutes ces belles déclarations abstraites se traduisent-elles dans la vie quotidienne et sexuelle ?[3] »

2) Roudinesco a une haute estime de ses propres compétences

Elle dit avoir hérité de son père le regard clinique, qui lui permet d'identifier immédiatement les symptômes d’une pathologie et qui lui donne une puissance qu’elle peut transférer à d’autres objets : la littérature, les arts, la philosophie, la science.

3) Roudinesco affirme que les médecins devraient « analyser en profondeur leur désir »

… sous peine de prendre plaisir à être malade ou de ne pas pouvoir exercer leur art.

On souhaiterait une étude empirique soigneuse sur un large échantillon de médecins pour vérifier cette audacieuse affirmation.

4) Ce que Roudinesco aime dans la psychanalyse et ce qui la fascine

Ce qu’elle aime : ses passions, ses drames, ses querelles interminables.

Ce qui la « fascine » : « la haine qu’elle suscite depuis ses origines ».

Une des raisons de cette haine serait que « Freud a su mettre en évidence, mieux que quiconque, combien la haine est première dans l'histoire des hommes et combien le désir de mort précède l'amour ».

Le freudisme a manifestement suscité de la haine chez le père d’Élizabeth Roudinesco, mais il a suscité bien plus souvent des critiques non accompagnées de haine. A lire d’autres textes de Roudinesco, on se demande si elle peut concevoir qu’il y a des critiques sans haine, par exemple des criques motivées par le souci de la vérité ou par le désir de se valoriser.

Des critiques sont apparues dès les premières publications psychologiques de Freud. La principale raison c’est — comme Freud l’a lui-même écrit à de nombreuses reprises — son explication de tous les troubles névrotiques par des problèmes sexuels. Ainsi, déjà en 1896, le célèbre sexologue von Krafft-Ebing objecte que le facteur sexuel joue certes un grand rôle dans les troubles mentaux, mais qu'on ne peut généraliser à tous les cas. Holländer dit que la sexualité est très importante, mais que d'autres facteurs peuvent entrer en jeu, par exemple le surmenage dans des cas de neurasthénie [4]. Ces critiques n’ont pas incité Freud à relativiser son affirmation. Il s’est senti attaqué et en a conclu qu'il avait raison. Il écrivait le 16 mars 1896 à son ami Wilhelm Fliess : « Je suis en butte à de l’hostilité et je vis dans un isolement tel qu’on dirait que j’ai découvert les plus grandes vérités ».

Notons que Freud, à ma connaissance, n’a jamais parlé de « haine » (en allemand : Hass) à l’égard de ses idées. Il parlait de : hostilité, aversion, résistances.

L’explication de la haine à l’endroit de Freud par le fait qu’il aurait mis en évidence que « le désir de mort précède l’amour » me paraît farfelue. Freud a parlé de « pulsion de mort » — et non de « désir de mort » — seulement à la fin de sa carrière (à partir de 1920). Rappelons, à la suite des auteurs du Vocabulaire de la psychanalyse, ce qu’il entendait par là : « Pulsions de mort : désigne une catégorie fondamentale de pulsions qui s’opposent aux pulsions de vie et qui tendent à la réduction complète des tensions, c’est-à-dire à ramener l’être vivant à l’état anorganique[5] ».

Pour Freud, les pulsions de vie et de mort sont en conflit. Où Roudinesco est-elle allée chercher que, pour Freud, « le désir de mort précède l’amour » ? Qu’est ce que cela veut dire exactement ? Que l’on commence par souhaiter la mort des gens que l’on va ensuite aimer ? Que le nouveau-né souhaite la mort de ses parents avant de s’y attacher ?

Roudinesco écrit que la haine s’est manifestée à cause de la doctrine des pulsions de mort, qui date des années 1920. Elle écrit ailleurs que « la haine de Freud s’est manifestée dès ses premiers écrits[6] », soit dans les années 1890. Ce n’est pas cohérent.

Freud lui-même a expliqué, à de nombreuses reprises, que sa conception suscitait des « résistances » essentiellement sur trois points, que je cite en ses termes :

« la vie pulsionnelle de la sexualité en nous ne saurait être domptée entièrement »

« les processus psychiques sont en eux-mêmes inconscients[7] »

« le déterminisme rigoureux de la vie psychique est valable sans exception [8] ».

Roudinesco a rassemblé un nombre considérable d’anecdotes sur des psychanalyses français, mais je doute qu’elle ait lu convenablement les Gesammelte Werke de Freud.

5) Selon Roudinesco, il est « certain » que la psychanalyse a toujours été en opposition avec tous les fascismes.

En réalité, la psychanalyse peut parfaitement s’accommoder de régimes militaires et dictatoriaux, comme l’illustre sa position dans l’Argentine des années 1960 et 1970. Dans ce pays, elle a même contribué à justifier la répression par la psychiatrisation des révolutionnaires. Ainsi Arnoldo Rascovsky, membre fondateur de l’Association psychanalytique d’Argentine, écrivait que « le terrorisme est une maladie  » causée par « la crise de la famille traditionnelle  ».

Pour en savoir plus, voir le livre de Mariano Plotkin, Histoire de la psychanalyse en Argentine, Paris, Campagne Première, 2010, 370 p.

ou son compte rendu : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1529

6) Roudinesco considère la « biologisation de la psyché » comme une forme de fascisme.

Elle n’explique pas ce qu’elle entend par « biologisation de la psyché ».

Les neurobiologistes, qui étudient l’infrastructure physiologique du fonctionnement mental, procèdent-ils à la « biologisation de la psyché », sont-ils des fascistes ?

Quid des neuropsychanalystes, qui tentent de fonder la psychanalyse sur des recherches de neuropsychologie [9] ?

Rappelons que Freud écrivait dans ses Leçons d’introduction à la psychanalyse (1917) :

« L'édifice doctrinal de la psychanalyse que nous avons créé est en réalité une superstructure qui devra un jour ou l’autre être placée sur ses fondations organiques ; mais nous ne connaissons pas encore ces dernières » (Gesammmelte Werke, XI 403, trad., Œuvres complètes, PUF, 2000, p. 402).

Et dans son dernier ouvrage, L’Abrégé de psychanalyse (1940) :

« L’avenir nous apprendra peut-être à influencer directement, au moyen de substances chimiques particulières, les quantités d’énergie et leurs répartitions dans l’appareil animique. Peut-être d’autres possibilités insoupçonnées de la thérapie se dégageront-elles encore ; pour le moment, nous n’avons rien de mieux à notre disposition que la technique psychanalytique, et c’est pourquoi on ne devrait pas la mépriser, en dépit de ses limitations » (Gesammmelte Werke, XVII 108, trad., Œuvres complètes, PUF, 2010, XX, p. 275).

7) La fureur d’Hitler dans l’annexion de l’Autriche était motivée par haine de Freud

Roudinesco adhère manifestement à cette très étonnante explication historique de Thomas Mann.

On regrette qu’elle ne donne pas la référence de la citation. On aurait pu vérifier son exactitude et son contexte.

Si l’on adhère à cette thèse, on ne comprend pas ce fait : le 4 juin 1938, Freud a pu quitter sans problème l’Autriche, envahie depuis le 11 mars. Toute sa famille a pu émigrer, mais également les deux servantes et la compagne d’Anna Freud, Dorothy Burlingham[10]. Freud a pu emporter sa bibliothèque, ses papiers et sa précieuse collection d’antiquités.

A ma connaissance, Hitler n’a jamais parlé de Freud. Quant à l’autodafé des œuvres de Freud, il s’explique par la judéité de l’auteur. Theodor Reik rapporte à ce sujet :

« Freud ne se montra pas fort surpris par l'explosion de haine à l'égard des Juifs. Lorsqu'il apprit qu'à Berlin, on avait solennellement voué à perte et brûlé ses livres, de même que ceux de Heine, Schnitzler, Wassermann, et de tant d'autres, il se contenta de dire calmement, “Au moins, je brûle dans la meilleure des compagnies” [11] ».

Si Hitler détestait Freud, comme le prétend Roudinesco, on ne comprend pas que la psychanalyse ait continué à être pratiquée dans l’Allemagne nazie. L’historien Eli Zaretsky, auteur du livre Le siècle de Freud (2009) écrit :

 « Après la Première Guerre mondiale, l’Allemagne était devenue le principal centre psychanalytique du monde. Dans les années
1920, les psychanalystes y étaient aussi nombreux qu'aux États-Unis. Quand les nazis sont arrivés au pouvoir en 1933, les psychanalystes juifs ont été expulsés et il fut décidé d’“aryaniser” le mouvement psychanalytique. Certains, au sein du mouvement, ont approuvé cette mesure. Freud lui-même ne s'y est pas vraiment opposé. Il a accepté l'idée selon laquelle il était possible de continuer l'aventure en Allemagne sans que les juifs y participent.
C'est à mon avis un moment très triste dans
l'histoire de la psychanalyse, un moment que les psychanalystes allemands ont eu du mal à surmonter. Il y a un parallèle à faire avec la France, en raison des liens de certains psychanalystes avec le gouvernement de Vichy.[12] »

8) La haine est un sentiment qui se trouve au centre de la pensée et de l’affectivité de Roudinesco.

Il est hautement significatif qu’elle ait intitulé sa réponse au Livre noir de la psychanalyse :

Pourquoi tant de haine ? (Navarin, 2005)

et qu’elle n’ait pas trouvé d’autre mot pour répondre au livre de Michel Onfray Le crépuscule d’une idole. L’affabulation freudienne :

Mais pourquoi tant de haine ? (Seuil, 2010)

Ceux qui connaissent la saga freudienne savent que la haine est un sentiment qui y est largement présent [13]. Échantillon : après que Freud ait rompu avec Jung, il écrivait à Abraham le 25 mars 1914 :

« Ci-joint la lettre de Jones. Il est remarquable de voir comment chacun de nous, à tour de rôle, est saisi par l'impulsion de frapper mortellement, au point que les autres sont obligés de le retenir. Je pressens que ce sera Jones qui nous produira le prochain plan d'action. A cette occasion, la fonction de la collaboration au sein du Comité se manifeste à plein ».

La haine est le sentiment qui « fascine » Roudinesco. Elle la voit partout. Récemment, dans le magazine Psychologies, elle donnait une interview intitulée : « Elisabeth Roudinesco : La haine de la pensée est partout[14] ». Elle y disait : « Mon père détestait la psychanalyse. Il déplorait que ma mère ait été endoctrinée par l’obsédé sexuel de Vienne » et concluait l’entretien par ces mots :

« En France, il y a une incontestable dégradation de l’université, mais surtout un mépris croissant pour les intellectuels. La haine de la pensée transpire partout. Quand on va dans certains médias, on dit à l’auteur : “Pas de jus de cerveau, s’il vous plaît”, expression inouïe pour désigner le mépris dans lequel on tient la pensée. »

9) Cette autoprésentation de Roudinesco précise qu’elle a fait des études d’histoire et nullement des études de psychologie ou de psychiatrie.

Roudinesco écrit ailleurs qu’elle « ne fait partie d’aucune association psychanalytique [15] ». On peut se demander si elle a seulement une connaissance pratique de l’analyse freudienne et de ses résultats.

Quoi qu’il en soit, il est regrettable que des médias français (en particulier le journal Le Monde et la chaîne Arte) lui permettent de jouer le rôle d’experte en matière de psychologie, de psychanalyse, de psychopathologie et de psychothérapie.

1-12-2012



[1] Mari-Bouzid, M. (2012) Les enfants de la psychanalyse. Paris : Mon Petit Éditeur, 308 p.

[2] Das Interesse an der Psychoanalyse (1913) Gesammelte Werke, VIII, p. 407.

[3] Cité dans A. Sokal et J. Bricmont, Les impostures intellectuelles, 2e éd., Le Livre de Poche, n° 4267, 1999, p. 24.

[4] Voir la discussion qui a suivi la communication de Freud à l’Association viennoise de psychiatrie et de neurologie le 15 janvier 1895. Elle est reproduite dans les Œuvres complètes de Freud, PUF, p. 85-91.

[5] Laplanche, J. & Pontalis, J.-B. (1967) Vocabulaire de la psychanalyse. PUF, p. 371.

[6] « La révolution de l'intime », Le Nouvel Observateur, 1 avril 2010, p. 30-31

[7] « Eine Schwierigkeit der Psychoanalyse » (1917), Gesammelte Werke, XII, p. 11. Trad., « Une difficulté de la psychanalyse », in L'inquiétante étrangeté et autres essais, Gallimard, 1985, p. 186.

[8] « De la psychanalyse » (1910), Œuvres complètes, PUF, 1993, X, p. 36.

[9] Sur la neuropsychanalyse, voir : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1547

[10] Freud a toutefois laissé ses quatre sœurs à leur triste sort, estimant que, vu leur âge, elles ne risquaient rien. Elles mourront en déportation.

[11] Reik, Th. (1956) Trente ans avec Freud. Trad., Ed. Complexe, 1975, p. 25.

[12] Eli Zaretsky, « Vie et destin de la psychanalyse ». In Le Monde. Hors-série. Sigmund Freud. Une vie, une œuvre, 2010, p. 72.

[13] Voir p.ex. Paul Roazen (1986) La saga freudienne. La tragédie de l’ingratitude. Trad., PUF, 474 p.

[15] Pourquoi tant de haine ? Navarin, 2005, p. 30. Il est vrai que le fait de ne pas faire partie d’une association de psychanalystes n’interdit nullement de se dire « psychanalyste ». Du point de vue légal, tout le monde a le droit de faire de l’analyse psychologique, freudienne ou autre, et de se présenter comme psychanalyste, analyste ou comportementaliste.